Et si la révolution était ailleurs ?
Nous voulons changer le monde.
Alors nous manifestons, nous faisons grève, nous protestons, nous descendons dans la rue. Nous voulons faire entendre notre colère, notre désaccord, parfois simplement notre souffrance. Et peut-être faut-il parfois le faire.
Mais une question demeure. Depuis combien de temps manifestons-nous ? Depuis combien de temps les peuples se révoltent-ils, renversent-ils des pouvoirs, combattent-ils des systèmes pour en construire d'autres ?
Et pourtant, nous recommençons.
Alors certains proposent autre chose. Ne plus manifester seulement dans la rue, mais manifester dans notre manière de vivre. Acheter directement à celui qui produit, consommer moins, utiliser moins ce dont nous pouvons réellement nous passer, réduire volontairement notre participation à ce que nous dénonçons.
Devenir, en quelque sorte, un « ermite de l'économie ».
Pas nécessairement en allant vivre seul sur une montagne, mais en cessant, autant que possible, de nourrir ce que nous affirmons combattre.
L'idée peut sembler séduisante. Mais soyons réalistes, tout le monde ne peut pas vivre ainsi. Et surtout, ne plus consommer pendant quelques jours n'est pas la même chose que transformer profondément sa manière de vivre.
Quelques jours passent. Puis la voiture redémarre, les magasins rouvrent, les commandes reprennent, les écrans se rallument, les habitudes reviennent. Et la grande machine continue.
Alors peut-être que la question n'est pas seulement : comment arrêter le système ?
Peut-être faudrait-il aussi demander : qu'est-ce qui, chaque jour, en nous, le fait continuer ?
Car le système que nous combattons n'est pas seulement devant nous. Nous sommes nés dedans. Nous avons appris à travers lui. Il nous a transmis ses valeurs, ses peurs, ses réussites, ses échecs, ses manières de posséder, de produire, de consommer, de nous comparer et de nous opposer.
Et même lorsque nous le combattons, nous pouvons encore penser avec ce qu'il nous a appris.
Voilà peut-être notre Tour de Babel.
Chacun arrive avec ses mots, sa vérité, ses croyances, son idéologie, sa vision de la justice, sa vision de la liberté, sa vision de ce que le monde devrait être. Et chacun monte dans sa tour en pensant peut-être voir un peu mieux que celui d'en face.
Alors nous voulons changer le monde. Très bien.
Mais allons voir celui qui veut le changer.
Qui se révolte en moi ? Qui veut se battre ? Qui veut renverser ? Qui désigne l'ennemi ? Qui affirme savoir ce qui devrait remplacer ce qui Est ? Et surtout, qu'est-ce qui, en moi, est réellement en train d'agir ?
Une compréhension, peut-être. Mais peut-être aussi une peur, une blessure, une colère, une croyance, une idéologie héritée d'autres hommes qui, eux aussi, pensaient savoir ce que le monde devait devenir.
Regarder cela ne signifie pas rester chez soi et ne plus rien faire. Cela ne signifie pas accepter l'injustice, ni se taire devant ce qui doit être dénoncé.
Voir n'empêche pas d'agir.
Peut-être permet-il simplement de voir d'où vient notre action.
Parce que si nous construisons un nouveau monde avec les mêmes peurs, les mêmes divisions, le même besoin d'avoir raison, les mêmes certitudes et le même désir d'imposer notre vérité, qu'avons-nous réellement changé ?
Le drapeau, le gouvernement, le système économique, les mots inscrits au-dessus de la porte ? Peut-être.
Mais l'homme qui entre par cette porte, a-t-il changé ?
L'Histoire nous a déjà montré des pouvoirs renversés et remplacés par d'autres, des révolutions devenues à leur tour des systèmes, des hommes autrefois révoltés devenus ceux contre lesquels d'autres se révolteront.
Alors peut-être que la révolution la plus profonde n'est ni dans la rue, ni dans la grève, ni même dans le refus de consommer.
Peut-être commence-t-elle beaucoup plus près. Dans ce que nous sommes capables de voir en nous avant de vouloir le changer chez l'autre.
Alors oui, agissons lorsque nous estimons devoir agir. Manifestons si nous estimons devoir manifester. Consommons autrement si nous estimons devoir consommer autrement. Refusons ce que nous estimons devoir refuser.
Mais peut-être pouvons-nous regarder, en même temps, celui qui fait tout cela.
Parce qu'il existe peut-être une révolution qui ne renverse aucun gouvernement, ne prend aucun palais et ne brandit aucun drapeau.
Elle commence simplement lorsque celui qui voulait changer le monde se retourne...
et regarde celui qui voulait faire la révolution.
Regarde simplement.