Qui a maltraité cet enfant ?

Qui a maltraité cet enfant ?

Il y a des choses que l'on ne doit pas accepter.

La maltraitance d'un enfant en fait partie.

Les coups.

Les humiliations.

La peur.

L'abandon.

Les violences psychologiques.

Les violences sexuelles.

Le viol.

Il n'y a rien de spirituel à accepter cela.

Rien de sage à détourner les yeux.

Rien de lumineux à expliquer à un enfant qu'il faudrait simplement accepter ce qui Est.

Il faut protéger.

Il faut empêcher.

Il faut dénoncer.

Il faut combattre ce qui doit l'être.

Et celui qui commet ces actes en est responsable.

Cela étant posé...

regardons.

Qui a maltraité cet enfant ?

Un père ?

Une mère ?

Un proche ?

Un inconnu ?

Oui.

C'est bien cette personne qui a commis l'acte.

Mais est-ce tout ce que nous pouvons voir ?

Qu'est-ce qui agissait en elle lorsqu'elle frappait, humiliait, détruisait ou violait ?

Son histoire ?

Ses propres blessures ?

Ses croyances ?

Ce qu'elle avait appris ?

Ce qu'elle avait subi ?

Ses pulsions ?

Ses frustrations ?

Sa peur ?

Sa colère ?

Sa manière de voir l'autre ?

La vérité qu'elle s'était construite ?

Peut-être plusieurs de ces choses.

Peut-être aucune.

Je n'en sais rien.

Mais je peux poser la question.

Car un être humain n'agit jamais hors de toute histoire.

Et poser cette question ne retire absolument rien à sa responsabilité.

Comprendre n'est pas justifier.

Comprendre n'est pas pardonner.

Comprendre n'est pas accepter.

Et la compassion n'est pas l'excuse.

La compassion peut aussi être cette capacité étrange à regarder celui qui a commis l'inacceptable et à se demander :

Qu'est-ce qu'un être humain doit porter en lui pour en arriver à faire cela à un autre être humain ?

Non pour le libérer de son acte.

Mais peut-être pour comprendre comment empêcher que cet acte se reproduise.

Parce que si nous nous contentons de dire :

« C'est un monstre »,

nous avons condamné.

Peut-être à juste titre.

Mais avons-nous compris quelque chose ?

Et surtout...

sommes-nous certains d'être tellement différents dans le mécanisme ?

Je ne parle évidemment pas de commettre les mêmes actes.

Je parle de ce qui agit en nous.

Parce que maintenant, retournons le regard.

Vers l'enfant.

Celui qui a reçu les coups.

Les humiliations.

La peur.

La violence.

Qu'est-ce qu'il porte à son tour ?

Qu'est-ce que cette maltraitance lui a appris sur lui-même ?

Qu'il ne vaut rien ?

Qu'il faut se méfier ?

Que l'amour fait mal ?

Que l'autre est dangereux ?

Qu'il faut se protéger en permanence ?

Qu'il faut attaquer avant d'être attaqué ?

Qu'il ne mérite pas d'être aimé ?

Et lorsque cet enfant devient adulte...

qui agit ?

L'homme ou la femme qu'il est devenu ?

Ou parfois encore les blessures, les peurs et les croyances construites par l'enfant qu'il était ?

Voilà peut-être le miroir qui me dérange le plus.

Nous pouvons nous demander quelles blessures ont participé à construire celui qui a maltraité.

Mais pouvons-nous regarder avec la même profondeur ce que la maltraitance a construit en nous ?

Pas pour nous comparer à celui qui nous a fait du mal.

Surtout pas.

Mais pour ne pas laisser ce qu'il nous a fait continuer à décider silencieusement de notre manière d'aimer, de nous défendre, de nous méfier, de juger, de nous attacher, de fuir ou de vivre.

Je sais de quoi je parle.

Je sais ce que c'est que d'être cet enfant.

Je sais ce que c'est que de porter ce que des adultes ont déposé en soi alors que l'on n'avait rien demandé.

À treize ans, j'ai tenté de mettre fin à ma vie.

Je n'avais jamais écrit cela jusqu'ici.

Même pas dans mon livre.

Cet enfant a existé.

Sa souffrance a existé.

Sa peur a existé.

Et rien de ce que je comprends aujourd'hui ne rend acceptable ce qui lui a été fait.

Mais aujourd'hui...

suis-je encore cet enfant ?

Ce qui lui est arrivé fait partie de mon histoire.

Mais suis-je condamné à regarder toute ma vie à travers ses yeux ?

Je ne parle pas d'oublier.

Je ne parle pas de pardonner.

Je ne parle pas de tourner la page.

Et certainement pas de dire à quelqu'un qui souffre encore qu'il lui suffirait de décider de ne plus souffrir.

Je parle de regarder.

Regarder ce que cette histoire a laissé en nous.

Les croyances.

Les peurs.

Les réflexes.

Les colères.

Les protections.

Les vérités que nous avons construites pour survivre.

Elles ont peut-être été nécessaires autrefois.

Mais le sont-elles encore aujourd'hui ?

Et surtout :

est-ce moi qui regarde maintenant, ou est-ce encore mon histoire qui regarde à travers moi ?

Peut-être que la compassion commence aussi là.

Regarder l'enfant qui a subi.

Regarder l'adulte qu'il est devenu.

Regarder celui qui a commis l'acte sans jamais excuser l'acte.

Et essayer de voir ce que chacun porte.

Parce que quelque chose que nous portons peut nous pousser à agir.

Chez l'un, cela a pu conduire à l'inacceptable.

Chez l'autre, cela peut continuer sous d'autres formes : la peur, la colère, la méfiance, le besoin de contrôler, la fuite, parfois simplement l'impossibilité de vivre pleinement.

Alors la question n'est peut-être plus seulement :

« Qui m'a fait cela ? »

Elle devient aussi :

« Qu'est-ce que ce qui m'a été fait fait encore de moi aujourd'hui ? »

Et là...

je ne regarde plus seulement celui qui m'a maltraité.

Je me regarde.

Non pour chercher un coupable supplémentaire.

Mais peut-être, enfin, pour voir.

À treize ans, il y avait un enfant qui ne voulait plus vivre.

Aujourd'hui, il y a un homme qui peut regarder cet enfant.

Et entre les deux...

il y a toute une Vie.

Et ce regard est important.

Parce que ce que je porte ne s'arrête pas nécessairement à moi.

À mon tour, je transmets.

À mes enfants.

À ceux que j'aime.

À ceux qui vivent près de moi.

Celui qui m'a maltraité portait peut-être une histoire, des blessures, des croyances, une vérité qui était devenue la sienne.

Il me les a peut-être transmises sans même le savoir.

Et si je ne les regarde pas...

que vais-je transmettre à mon tour ?

Peut-être pas les mêmes actes.

Mais une peur.

Une colère.

Une méfiance.

Une manière d'aimer.

Une manière de se protéger.

Une croyance sur soi, sur l'autre, sur la Vie.

Et mes enfants pourront peut-être un jour appeler cela...

leur vérité.

Alors la chaîne continue.

Non nécessairement par les mêmes violences, mais par ce qui voyage silencieusement d'un être à l'autre, d'une génération à l'autre.

Voilà pourquoi se voir est si important.

Non pour effacer notre histoire.

Mais peut-être pour discerner ce qui, dans ce que nous transmettons, appartient encore à cette histoire.

Je ne veux pas transmettre à mes enfants mes blessures comme un héritage.

Je ne veux pas leur transmettre mes croyances comme des vérités.

Je ne veux pas leur transmettre ma vérité comme si elle devait devenir la leur.

Je voudrais leur transmettre quelque chose de beaucoup plus difficile à transmettre :

la liberté de voir par eux-mêmes.

Qu'ils puissent regarder sans avoir besoin de regarder avec mes yeux.

Qu'ils puissent découvrir sans devoir découvrir ce que j'ai découvert.

Qu'ils puissent devenir sans devoir devenir ce que je crois qu'ils devraient être.

Peut-être est-ce cela, interrompre véritablement la chaîne.

Non pas seulement refuser de reproduire ce qui nous a été fait.

Mais refuser de transmettre inconsciemment ce que cela a fait de nous.

À treize ans, il y avait un enfant qui ne voulait plus vivre.

Aujourd'hui, il y a un homme qui peut regarder cet enfant.

Et entre les deux...

il y a toute une Vie.

Et après moi...

il y en aura d'autres.

Alors, si je dois leur transmettre quelque chose, que ce ne soit ni mes croyances,

ni mes blessures,

ni ma vérité.

Mais simplement...

la liberté de trouver la leur.

Jayden.