Tu n'as pas de Libre Arbitre, ni de Choix

LE LIBRE ARBITRE : QUI CHOISIT VRAIMENT ?

« C'est mon choix. »

 

Nous prononçons cette phrase avec une certaine évidence.

J'ai choisi cette personne.

J'ai choisi ce métier.

J'ai choisi de partir.

J'ai choisi de rester.

J'ai choisi de pardonner.

J'ai choisi de ne plus pardonner.

J'ai choisi cette vie.

 

Et puisque nous faisons des choix, nous en déduisons assez naturellement que nous possédons le Libre Arbitre.

 

Mais faire un choix et choisir librement sont-ils réellement la même chose ?

Peut-être que non.

 

Car pour véritablement choisir librement, encore faudrait-il connaître tout ce qui, en nous, participe à ce choix.

Et là, les choses deviennent beaucoup moins évidentes.

 

Prenons quelque chose de simple.

Une relation amoureuse ne nous convient plus.

Une personne part.

Une autre reste.

Toutes les deux peuvent dire :

« J'ai choisi. »

 

Mais pourquoi l'une est-elle partie et l'autre restée ?

Est-ce seulement une décision prise à cet instant ?

Ou cette décision contient-elle déjà toute une histoire ?

 

Ce que chacune croit de l'Amour.

Ce qu'elle croit du couple.

Ce qu'elle croit de la solitude.

Ce qu'elle pense mériter.

Ce qu'elle a vu chez ses parents.

Ce qu'elle a vécu dans ses relations précédentes.

 

Sa peur de perdre.

Sa peur d'être abandonnée.

Ou au contraire sa peur d'être enfermée.

 

L'une peut partir en pensant exercer sa liberté alors qu'elle fuit peut-être quelque chose qu'elle ne voit pas.

L'autre peut rester en pensant exercer sa liberté alors qu'une peur l'empêche peut-être de partir.

Et inversement.

 

Je ne peux pas le savoir à leur place.

Mais voilà justement la question.

Lorsque je dis : « J'ai choisi », qui a véritablement choisi ?

Moi ?

Ou tout ce qui, en moi, m'a conduit à faire ce choix ?

 

 

Nous avons tendance à imaginer la liberté comme la possibilité d'avoir plusieurs portes devant nous.

Si je peux prendre celle de gauche ou celle de droite, alors je suis libre.

 

Mais imaginons maintenant dix portes.

Elles sont toutes ouvertes.

En apparence, je peux donc choisir librement parmi les dix.

Seulement voilà.

 

Derrière la première se trouve quelque chose que mon éducation m'a appris à considérer comme honteux.

 

Derrière la deuxième, quelque chose dont j'ai peur.

 

La troisième m'obligerait à décevoir ma famille.

 

La quatrième remettrait en cause l'image que j'ai de moi.

 

La cinquième me ferait risquer le regard des autres.

 

La sixième heurte une croyance que je n'ai jamais remise en question.

 

La septième réveille une ancienne blessure.

 

La huitième me paraît impossible parce qu'on m'a toujours répété que « ce n'était pas pour des gens comme nous ».

 

La neuvième demande de devenir quelqu'un que je ne m'autorise pas à Être.

Il reste la dixième.

Je la prends.

 

Puis je dis :

« J'ai choisi cette porte. »

Oui.

 

Mais ai-je véritablement choisi entre dix portes ?

Ou neuf étaient-elles déjà fermées en moi ?

 

 

Voilà peut-être toute la difficulté du Libre Arbitre.

 

Nous pouvons être extérieurement libres de choisir et intérieurement incapables de choisir autrement.

Et nous ne le voyons pas forcément.

 

Parce que les barreaux d'une croyance ne ressemblent pas à ceux d'une prison.

Une croyance ne nous dit pas :

« Attention, je suis une croyance et je suis actuellement en train d'influencer ta décision. »

 

Elle parle avec notre propre voix.

Elle dit :

« Je pense que... »

« Je veux... »

« Je suis comme ça... »

Et nous l'appelons « moi ».

 

 

Nous avons tous des croyances que nous connaissons.

Religieuses.

Politiques.

Spirituelles.

Morales.

Sociales.

Mais les plus intéressantes ne sont peut-être pas celles-là.

 

Ce sont peut-être celles dont nous ignorons qu'elles sont des croyances.

« Il faut être fort. »

« Il ne faut jamais montrer ses faiblesses. »

« Pour être aimé, il faut être gentil. »

« On ne peut compter que sur soi-même. »

« L'argent corrompt les gens. »

« Il faut souffrir pour réussir. »

« Je ne suis pas quelqu'un d'intelligent. »

« Je ne mérite pas mieux. »

« Les autres finiront toujours par partir. »

« Si je dis vraiment ce que je pense, on ne m'aimera plus. »

« À mon âge, il est trop tard. »

« Je suis comme ça, je ne changerai jamais. »

 

Nous pouvons porter ces phrases pendant des décennies.

Mais les avons-nous choisies ?

 

 

Un enfant ne choisit pas le monde dans lequel il arrive.

Il ne choisit pas ses parents.

Il ne choisit pas leur manière de voir la vie.

Il ne choisit pas la société qui l'entoure.

Il ne choisit pas ce qu'on lui répète.

Il ne choisit pas certaines expériences qui vont pourtant participer à sa construction.

 

Il observe.

Il écoute.

Il ressent.

Il apprend.

 

Puis il construit progressivement une représentation du monde et de lui-même.

Certaines choses deviennent rassurantes.

D'autres dangereuses.

Certaines autorisées.

D'autres interdites.

Et des années plus tard, l'enfant devenu adulte fait des choix à partir de cette construction.

 

Alors évidemment, cela ne signifie pas que tout est joué pendant l'enfance.

Ni que nous sommes condamnés à répéter éternellement notre histoire.

 

Cela signifie simplement que lorsque nous parlons de Libre Arbitre, peut-être faudrait-il regarder aussi celui qui choisit et la maison intérieure depuis laquelle il choisit.

 

 

Prenons une personne qui ne demande jamais d'aide.

Elle peut dire :

« C'est mon choix. Je suis indépendant. »

Et c'est peut-être réellement ce qu'elle souhaite.

 

Mais peut-être aussi a-t-elle appris très tôt que demander ne servait à rien.

Ou que montrer une faiblesse était dangereux.

Ou que les autres finissaient toujours par décevoir.

Alors l'indépendance devient une qualité.

Puis une identité.

« Je suis quelqu'un qui n'a besoin de personne. »

 

Mais est-ce encore un choix lorsque ne pas être ainsi semble intérieurement impossible ?

C'est là que la question devient intéressante.

 

Parce qu'une prison n'est peut-être pas seulement quelque chose dont nous voulons sortir.

Une prison peut aussi devenir quelque chose que nous appelons notre personnalité.

Nous pouvons même construire notre identité en opposition.

« Je ne serai jamais comme mon père. »

« Je ne serai jamais comme ma mère. »

Et nous passons notre vie à faire exactement l'inverse.

 

Nous pouvons alors avoir l'impression d'être totalement libres.

Mais si chacune de mes décisions est construite pour ne surtout pas ressembler à mon père...

mon père participe encore à chacune de mes décisions.

Il ne me dirige plus en me disant quoi faire.

Il me dirige par tout ce que je refuse de faire.

 

Faire l'inverse n'est pas nécessairement être libre.

C'est parfois simplement une autre manière d'être attaché.

 

 

Même nos goûts peuvent être interrogés.

Pourquoi cette personne m'attire-t-elle et pas une autre ?

Pourquoi ce métier ?

Pourquoi cette manière de vivre ?

Pourquoi ai-je besoin de réussir ?

Pourquoi ai-je peur d'échouer ?

Pourquoi ai-je besoin que l'on me reconnaisse ?

 

Pourquoi certaines critiques me blessent-elles profondément alors que d'autres ne me font absolument rien ?

Pourquoi est-ce que je reste dans certaines situations dont je dis pourtant vouloir sortir ?

Pourquoi est-ce que je reproduis quelque chose que je m'étais juré de ne jamais reproduire ?

 

Nous pouvons répondre rapidement :

« Parce que je suis comme ça. »

 

Mais cette réponse ferme peut-être exactement la porte qu'il faudrait ouvrir.

Car « je suis comme ça » ne nous dit pas qui nous Sommes.

Cela nous dit seulement ce que nous avons observé de nous jusqu'à présent.

 

 

Et puis il y a nos pensées.

Nous avons une relation étrange avec elles.

Une pensée apparaît et presque immédiatement nous disons :

« Je pense. »

Mais avons-nous choisi cette pensée ?

 

Essayons quelque chose de très simple.

Quelle sera votre prochaine pensée ?

Pas celle que vous décidez volontairement de produire maintenant.

La prochaine qui apparaîtra spontanément.

Pouvez-vous la connaître avant qu'elle arrive ?

 

Si vous ne savez pas quelle pensée va apparaître...

dans quelle mesure l'avez-vous choisie ?

 

Et pourtant, une fois apparue, elle peut provoquer une émotion.

L'émotion peut provoquer une réaction.

La réaction peut conduire à une décision.

 

Et quelques instants plus tard :

« J'ai choisi. »

Étrange, non ?

 

 

Même nos discours viennent de croyances.

Lorsque je parle du monde, je parle à travers ce que j'en connais.

À travers mon histoire.

Mes lectures.

Mes expériences.

Ce que j'ai compris.

Ce que je n'ai pas compris.

Ce que j'ai accepté.

Ce que j'ai rejeté.

 

Même les mots avec lesquels je formule ma pensée m'ont été transmis.

 

 

Alors ce texte lui-même n'échappe pas à la question.

Je pourrais facilement écrire :

« Voilà ce que je pense du Libre Arbitre. »

 

Mais d'où vient ce que je pense ?

Des décennies de recherches, de lectures, de philosophie, de psychologie, de sciences, de spiritualités, de rencontres, d'expériences, de souffrances, d'erreurs et de questionnements.

 

Alors moi aussi, lorsque j'écris :

« Je pense... »

 

je peux me demander :

Qui pense ?

 

 

Et cela ne signifie pas que nous devons devenir méfiants envers chacune de nos pensées.

 

Il ne s'agit pas de passer notre journée à nous demander :

« Ai-je réellement choisi de manger des pâtes ou suis-je victime d'un conditionnement inconscient lié à mon enfance ? »

On peut manger les pâtes.

 

La question devient surtout importante lorsque notre vie commence à tourner en boucle.

Lorsque nous disons :

« Pourquoi est-ce que je tombe toujours sur le même genre de personne ? »

« Pourquoi est-ce que je recommence ? »

« Pourquoi je n'arrive pas à dire non ? »

« Pourquoi est-ce que je sabote toujours ce qui me fait du bien ? »

« Pourquoi ai-je tellement besoin du regard des autres ? »

« Pourquoi est-ce que je reste alors que je voudrais partir ? »

« Pourquoi est-ce que je fuis alors que je voudrais rester ? »

 

 

Là, le Libre Arbitre cesse d'être une question philosophique.

Il devient quelque chose de très concret.

Pourquoi est-ce que je fais ce que je fais alors qu'une partie de moi voudrait faire autrement ?

 

 

Peut-être parce que vouloir n'est pas toujours choisir.

Et choisir n'est peut-être pas toujours être libre.

 

Une croyance suffisamment profonde peut devenir une direction invisible.

Nous croyons marcher où nous voulons alors qu'elle tient peut-être la boussole.

 

Voilà pourquoi se connaître véritablement ne consiste peut-être pas seulement à connaître ses qualités, ses défauts, ses goûts ou son histoire.

 

Cela demande peut-être de découvrir progressivement tout ce que nous avons confondu avec nous-mêmes.

Notre maison intérieure.

Une maison construite au fil du temps.

Nos parents ont posé quelques briques.

La société en a ajouté.

Nos expériences ont élevé des murs.

Nos peurs ont fermé certaines fenêtres.

Nos blessures ont posé quelques serrures.

Nos réussites ont décoré certaines pièces.

Nos croyances ont écrit sur les portes :

« Ceci est moi. »

 

Et nous vivons dans cette maison en pensant qu'elle est ce que nous Sommes.

 

 

Alors nous essayons souvent de devenir libres en changeant la décoration.

Une nouvelle croyance remplace une ancienne.

Une nouvelle philosophie.

Une nouvelle spiritualité.

Une nouvelle manière de penser.

Une nouvelle identité.

 

Nous étions ceci.

Maintenant nous sommes cela.

 

Mais avons-nous quitté la maison ?

Ou avons-nous simplement repeint les murs ?

 

C'est peut-être aussi ce qui arrive dans certaines quêtes de soi.

Nous retirons l'étiquette « je ne vaux rien » et nous collons :

« Je suis extraordinaire. »

 

Nous retirons :

« Je suis perdu. »

 

Et nous collons :

« Je suis éveillé. »

C'est certainement plus agréable.

 

Mais sommes-nous davantage libres ?

Ou avons-nous simplement choisi une croyance plus confortable ?

 

 

Peut-être que le Libre Arbitre ne commence donc pas avec davantage de choix.

Peut-être commence-t-il avec davantage de conscience de ce qui choisit en nous.

 

Voir une croyance ne signifie pas nécessairement qu'elle disparaît.

Mais dès que je la vois, quelque chose change.

Je peux au moins me demander :

« Est-ce réellement ce que je veux ? »

« Est-ce ce que je vois ? »

« Ou est-ce ce que j'ai appris à voir ? »

 

Et peut-être qu'une première forme de liberté apparaît ici.

Non pas être libéré de tout conditionnement.

Mais commencer à voir les fils qui nous font parfois bouger.

 

 

Pourtant, même cela ne répond pas complètement à la question.

Parce que nous pouvons retirer une croyance et en découvrir une autre derrière.

Puis encore une autre.

 

Alors jusqu'où faut-il aller ?

 

Si je retire ce que mes parents m'ont transmis...

Si je retire ce que la société m'a appris...

 

Si je retire mes peurs...

Mes blessures...

Mes certitudes...

Mes opinions...

Mes identités...

Mes connaissances...

 

Et même les belles choses que je crois sur moi...

que reste-t-il ?

 

Car il ne s'agit pas seulement de retirer :

« Je suis mauvais. »

 

Il faudrait aussi regarder :

« Je suis bon. »

 

Pas seulement :

« Je suis incapable. »

Mais également :

« Je suis capable. »

 

Pas seulement :

« Je suis inférieur. »

Mais aussi :

« Je suis supérieur. »

 

Pas seulement les croyances qui nous font souffrir.

Toutes.

 

 

Et c'est là que le Libre Arbitre rejoint peut-être la question de ce que nous Sommes véritablement.

 

Parce que tant que je réponds à « Qui suis-je ? » par une accumulation de croyances, d'histoires et de définitions...

celui qui choisit est peut-être encore cette accumulation.

 

Alors peut-être avons-nous posé la question du Libre Arbitre à l'envers.

 

 

Depuis toujours, nous demandons :

« Est-ce que je peux choisir librement ? »

 

Mais avant de demander si je peux choisir librement...

peut-être faudrait-il découvrir ce qu'est ce je.

Qui est celui qui veut ?

Qui est celui qui refuse ?

Qui est celui qui aime ?

Qui est celui qui a peur ?

Qui est celui qui décide ?

 

Qui est celui qui dit :

« Moi, j'ai choisi. »

Je ne prétends pas avoir la réponse.

 

Et peut-être qu'une réponse intellectuelle ne servirait à rien.

 

Parce que répondre avec une nouvelle croyance à une question qui interroge justement toutes nos croyances serait assez amusant.

 

Alors je préfère laisser la question ouverte.

Pas comme une énigme philosophique.

Comme quelque chose à regarder en soi.

 

La prochaine fois que nous dirons 

« C'est mon choix. »

peut-être pourrons-nous simplement nous arrêter quelques secondes.

Et regarder.

Qu'est-ce qui a choisi ?

Une envie ?

Une peur ?

Une blessure ?

Une habitude ?

Une croyance ?

Le besoin d'être aimé ?

Le besoin d'avoir raison ?

Le besoin de ne pas souffrir ?

Une image de soi que l'on veut protéger ?

Quelque chose que l'on nous a appris il y a très longtemps ?

Ou réellement quelque chose de libre ?

 

Et si nous continuons à regarder...

peut-être arriverons-nous un jour devant une question beaucoup plus profonde que celle du Libre Arbitre :

Au-delà de toutes mes croyances...

absolument toutes...

que reste-t-il de moi ?

 

Peut-être que le Libre Arbitre commence là.

 

Ou peut-être découvrirons-nous quelque chose de beaucoup plus étrange :

que lorsque nous savons enfin ce que nous Sommes au-delà de tout ce qui nous conditionne...

nous n'avons peut-être même plus besoin de nous demander si nous sommes libres.

Jayden